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Le Choc des civilisations par Samuel Huntington

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Franck ABED CIVILISATION

Franck ABED philosophe

 

Samuel Huntington, professeur à l’Université Harvard, dirigea le John M. Olin Institute for Strategic Studies. Il fut également expert auprès du Conseil national américain de sécurité sous le président Carter. Il a fondé la revue Foreign Policy, qu’il administra pendant de nombreuses années.

Selon l’auteur, tout commença à l’été 1993 par la publication d’un article qui s’intitulait : The Clash of Civilizations ? Il nous explique que d’après « les éditeurs de cette revue, cet article a suscité en trois ans plus de débats que tous ceux qui ont été publiés depuis les années quarante ; en tout cas, davantage que tout ce que j’avais écrit ». Il prend le soin d’ajouter que « les réactions et les commentaires qu’il a entraînés sont venus de tous les continents et d’une foule de pays. Le public a été diversement impressionné, intrigué, choqué, effrayé et déconcerté par ma thèse ».

Depuis cette date, nous constatons que cet article provoque toujours de nombreuses controverses. Mais quelle position celui-ci défendait-il en définitive ? Laissons la parole à Huntington qui la présente en des termes très clairs : « Les conflits entre groupe issus de différentes civilisations sont en passe de devenir la donnée de base de la politique globale ». Il confesse volontiers que « cet article a touché le nerf sensible chez des personnes appartenant à toutes civilisations ». Devant les débats, les polémiques, les questions, les mauvaises interprétations, il a souhaité « vu l’intérêt soulevé, les comptes rendus erronés qu’on en a donnés et les controverses qu’il a fait naître » approfondir dans un ouvrage « les points abordés dans cet article ».

Beaucoup de personnes – américaines et étrangères – lui ont reproché d’alimenter le choc des civilisations, alors que lui exposait de son aveu « une hypothèse ». Il précisa : « C’était le sens de mon article, dont le titre comportait un point d’interrogation – ce qu’on n’a en général pas remarqué ». De fait, cet article interrogeait – entre autres – la vaste et intemporelle question de la civilisation. Il a voulu avec ce livre « redéfinir les thèmes qu’il avait abordés, de développer de nombreuses idées, d’affiner, d’expliciter les nombreux sujets laissés de côté ou bien seulement effleurés ».

Effectivement, les matières traitées se montrent conséquentes. Nous citons les principales : « Le concept de civilisation, la question de savoir s’il existe une civilisation universelle, la relation entre pouvoir et culture, l’évolution des rapports de force entre civilisations, l’adaptation d’une culture autre dans les sociétés non-occidentales, la structure politique des civilisations, les conflits engendrés par l’universalisme occidental, le militarisme musulman et l’affirmation de la Chine, » etc.

Nous trouvons ces thèmes passionnants, et indépendamment des analyses exposées par l’auteur, très bien présentés. Ainsi, Huntington définit les civilisations contemporaines suivantes : chinoise, japonaise, hindoue, musulmane, occidentale, latine, et africaine « si possible ». Huntington ne voit pas l’Afrique comme une civilisation en soi, au contraire de Fernand Braudel. Certains analystes émettent des critiques contre cette classification : bien qu’offrant une lecture tentante car aisée, celle-ci s’avère aussi, à leurs yeux, réductrice et simplificatrice…

Huntington prévient d’emblée que « ce livre n’a pas été conçu comme un ouvrage de sciences sociales. C’est plutôt une interprétation de l’évolution de la politique globale après la Guerre froide. Il entend présenter une grille de lecture, un paradigme de la politique globale qui puisse être utile aux chercheurs et aux hommes politiques ». Par conséquent, au sujet de cette fameuse « interprétation », il ne faut jamais oublier plusieurs éléments factuels en lisant et en étudiant cette étude remarquable : l’auteur est américain, WASP et politiquement conservateur ou néo-conservateur. Ce qui explique que nous pouvons exprimer certaines réserves envers les idées proposées par Huntington, quant à la défense de l’Occident et de sa civilisation. La politique atlantiste ne peut correspondre à notre vision des choses concernant les relations internationales.

D’une manière générale, nous comprenons pour quelles raisons ces thèses continuent de faire couler beaucoup d’encre. Effectivement, l’auteur énonce plusieurs vérités, loin du politiquement correct et de la chape de plomb idéologique qui sévissent en France. Pourtant, Huntington ne me semble pas provoquant, outrancier et excessif. On peut, certes, ne pas le suivre sur tout sans forcément l’accuser de tout et n’importe quoi.

En fin de compte, loin de vouloir hâter le choc des civilisations, il définit des réalités observables par tous. Il estime que les oppositions entre les grands blocs civilisationnels reposent sur la religion, le territoire, le passé, le projet politique… Aussi curieux que cela puisse paraître, son ouvrage n’a pas tant vieilli que cela. Effectivement les lignes de fractures esquissées dans sa thèse restent pour la plupart valables, 24 ans après sa première publication.

En partant des constats que fait Huntington, il considère que « la survie de l’Occident dépend de la réaffirmation de son identité occidentale : les Occidentaux doivent admettre que leur civilisation est unique mais pas universelle, et s’unir pour lui redonner vigueur contre les défis posés par les sociétés non occidentales ». Il écrit sans détour que « nous éviterons une guerre généralisée entre civilisation, si, dans le monde entier, les chefs politiques admettent que la politique globale est devenue multi-civisationnelle et qu’ils coopèrent à préserver cet état de fait ».

Il nous paraît difficile d’accuser Huntington de malhonnêteté intellectuelle, surtout quand on lit sous sa plume l’analyse suivante : « La chrétienté occidentale a émergé comme civilisation distincte aux VIIIème et IXème siècles. Pendant plusieurs centaines d’années, cependant, son niveau a stagné loin derrière celui d’autres civilisations. La Chine des dynasties T’ang, Sung et Ming, l’islam, du VIIIème au XIIème siècle, et Byzance, du VIIIème au XIème siècle, surpassaient de loin l’Europe en richesse, en extension géographique, en puissance militaire, en production artistique, littéraire et scientifique ».

Huntington explique ensuite les raisons qui ont permis à l’Europe de dominer ses rivaux et de les influencer pour de nombreuses années : « Les structures sociales, les relations de classes en Occident, la montée des villes et du commerce, le partage relatif entre nobles et monarques, entre religieux et laïcs, le sentiment de conscience nationale croissant chez les Occidentaux et le développement de bureaucraties étatiques ». Toutefois, il confirme que « la source directe de l’expansion occidentale fut cependant la technologie : l’invention de la navigation transocéanique a permis de franchir de longues distances et le développement de la puissance militaire de faire des conquêtes ».

Dans le même ordre d’idée, chacun sera libre de constater que « l’expansion de l’Occident a aussi été facilitée par la supériorité de son organisation, de sa discipline, de l’entraînement de ses troupes, de ses armes, de ses moyens de transport, de sa logistique, de ses soins médicaux, tout cela étant la résultante de son leadership dans la révolution industrielle ». Aujourd’hui encore, même si les pays européens connaissent un réel déclin, ils restent à la pointe dans de nombreux domaines, notamment scientifiques et technologiques. Pour combien de temps encore ? Vaste question…

J’ai toujours exprimé les plus grandes réserves à l’endroit du projet colonial, notamment à cause des fondamentaux idéologiques dont ses promoteurs se glorifiaient. Il est donc intéressant de lire le propos suivant sous la plume de l’auteur : « Il faut admettre que toute intervention de l’Occident dans les affaires des autres civilisations est probablement la plus dangereuse cause d’instabilité et de conflit généralisé dans un monde aux civilisations multiples ».

Ce propos appelle principalement deux commentaires. Premièrement, il paraît difficile, à l’aune de cette remarque, de définir Huntington comme un chantre de la guerre à outrance ou un promoteur du conflit violent de civilisations, même si son livre forme la base idéologique de la guerre contre le terrorisme menée par les Etats-Unis d’Amérique.

Secondement, il faut aussi reconnaître que les U.S.A incarnent parfaitement cette politique interventionniste et d’ingérence qui sème véritablement une pagaille noire aux quatre coins de la planète. Il convient de dénoncer l’état de guerre permanent auquel malheureusement les différents gouvernements américains – démocrates et républicains – contribuent et nous habituent depuis leurs origines…

Huntington pense « que dans les temps à venir, les chocs entre civilisations représentent la principale menace pour la paix dans le monde, mais ils sont aussi, au sein d’un ordre international, désormais fondé sur les civilisations, le garde-fou le plus sûr contre une guerre mondiale ».

En guise de conclusion, nous pouvons être plus qu’inquiets pour notre survie en France et en Europe, car les dirigeants de la France et de l’Union Européenne paraissent incapables de comprendre ce qu’est réellement notre civilisation européenne. De plus, ils semblent bien impuissants pour la défendre et la renforcer, face aux menées impérialistes des autres blocs civilisationnels comme le monde musulman, la Chine et… les USA !

 

Franck ABED

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